État des lieux des productions et des tournages en France : compte rendu de la table ronde organisée par l’ARA
Le 16 juin 2026, au Forum des Images à Paris, l’ARA (Association Assistants Réalisateurs et Associés) a réuni 21 associations professionnelles, 16 institutions et 3 écoles pour dresser un état des lieux du secteur du cinéma et de l’audiovisuel en France. L’objectif était de comprendre le décalage entre des chiffres globalement stables et une précarité croissante sur le terrain, d’identifier les causes de cette tension et de proposer des pistes d’action concrètes. Voici une restitution fidèle des échanges.
Constats et diagnostics : entre chiffres stables et réalité précaire
Les données présentées par le CNC, Audiens, la FICAM et le SPIAC-CGT révèlent une activité globale soutenue, mais avec des déséquilibres structurels profonds.
Depuis 2023, les dépenses de production sur le territoire français atteignent 3 milliards d’euros par an (cinéma, audiovisuel et productions internationales confondus), soit le double du niveau de 2015 et 800 à 900 millions d’euros de plus qu’en 2019. En 2023, les productions internationales ont investi plus de 700 millions d’euros en France, un record, avant une chute à 350 millions en 2024. La fréquentation en salles a progressé de plus de 20 % sur les quatre premiers mois de 2026 par rapport à 2025, et de plus de 40 % sur le seul mois d’avril, faisant de la France le troisième box-office mondial.
Pourtant, le nombre de salariés a baissé de 6,8 % dans l’audiovisuel et de 9,3 % dans le cinéma depuis 2023. Dans les industries techniques, la perte atteint 4 à 5 % des effectifs et de la masse salariale entre 2024 et 2025, avec une baisse de 7 % pour les intermittents. La durée moyenne des tournages est passée de 40 jours il y a 15 ans à 36 jours avant le Covid, puis à 32 jours aujourd’hui. Le nombre de semaines de tournage a chuté de 30 % entre le premier trimestre 2025 et le premier trimestre 2026.
On observe également une polarisation des productions : augmentation des films à plus de 7 millions d’euros, stabilisation des films à moins de 4 millions, mais effondrement des films “du milieu” (entre 4 et 7 millions) avec seulement 5 films dans cette tranche en 2025, contre 13 en 2024. La part des industries techniques dans les budgets des films est passée de 11 % en 2024 à 9-10 % en 2025.
Louise Rocabert (SPIAC-CGT) a souligné que les intermittents sont devenus la variable d’ajustement de la crise, car ce sont les plus faciles à ne pas réembaucher. Les heures non déclarées, notamment dans la décoration, la préparation ou la production, et le recours croissant à l’auto-entrepreneuriat, illégal selon les conventions collectives, aggravent cette précarité. Certains sous-secteurs subissent des baisses drastiques, comme la traduction et le sous-titrage, où l’activité a chuté de 50 % chez Arte, avec une menace de remplacement par l’IA.
Nathalie de Medrano (Compagnie des Réals) a partagé que les réalisateurs se voient souvent demander de tourner un film avec 15 personnes au lieu de 35, et doivent travailler la nuit pendant leurs vacances pour compenser le manque de moyens. Un réalisateur a illustré la réduction des équipes et des temps de production en expliquant qu’il devait faire le travail des personnes qu’il ne pouvait pas engager.
Quatre grands groupes de causes ont été identifiés. D’abord, un contexte économique et politique fragilisé : baisse des revenus publicitaires des grands groupes, siphonnés par les plateformes gratuites comme YouTube, qui a généré 60 milliards de dollars de chiffre d’affaires publicitaire en 2025, soit 26 fois celui de TF1. La réforme de la chronologie des médias en 2024 a entraîné le désengagement de Canal+ et des incertitudes autour de France Télévisions. Les retards de budget de l’État depuis 2024 et le manque de visibilité politique aggravent cette situation.
Ensuite, la dégradation des conditions de production : financements plus incertains, délais de validation raccourcis, réduction des équipes et des temps, remplacement de postes qualifiés par des stagiaires, et délocalisations de tournages à l’étranger malgré les aides du CNC.
Le déséquilibre du marché du travail est également un facteur clé : explosion du nombre de formations, certaines peu sérieuses, promettant des “heures d’intermittence” sans garantie de qualité. Il y a un manque de turnover, car les gros tournages mobilisent toujours les mêmes équipes, limitant l’accès aux nouveaux talents. La concurrence déloyale s’intensifie, car les jeunes diplômés arrivent sur un marché saturé, sans que suffisamment de professionnels ne partent à la retraite.
Enfin, la transition post-Covid et technologique joue un rôle important. La fin de l’effet “rebond” (plein emploi en 2021-2023) et l’impact de l’IA, qui fragilise, voire remplace, des métiers comme le sous-titrage, le montage ou les effets visuels, transforment le secteur. Les tournages courts, comme les pubs ou les clips, sont désormais souvent réalisés avec des outils numériques.
Pistes de solutions : ce qui existe et ce qui pourrait être mis en place
Plusieurs outils sont déjà disponibles, mais peu connus ou sous-utilisés. Audiens a accompagné 16 000 personnes en 2025, avec 3 900 aides individuelles (10 millions d’euros) et une cellule psychologique. L’organisme propose aussi des aides à la reconversion et un fonds de professionnalisation et de solidarité pour les intermittents. Cécile Prévost (Audiens) a rappelé que ces dispositifs existent, mais qu’ils sont parfois mal connus.
L’AFDAS et la CPNEF proposent des parcours de formation validés par les professionnels, comme ceux pour coordinatrice d’intimité ou coach enfants. Le RECA (Réseau des Écoles de Cinéma d’Animation) a mis en place une charte de labellisation pour éviter les dérives. Le CNC a lancé le label “Grande Fabrique de l’Image / France 2030” pour identifier les formations de qualité et a créé un service dédié à l’accompagnement des professionnels, la Direction des Publics et des Territoires et Accompagnement des Professionnels, menée par Perrine Vincent.
Le Data Lab Audiens permet d’accéder à des statistiques sur l’emploi et les salaires, et les chiffres du CNC, de France Travail et du CPNEF sont compilés dans une base de données partagée, disponible via les organisateurs de la table ronde.
Pour lutter contre l’auto-entrepreneuriat illégal, il a été proposé de renforcer les contrôles de l’inspection du travail, aujourd’hui sous-effectif. Louise Rocabert a souligné que la présomption de salariat pour les techniciens, comme pour les artistes-interprètes, est nécessaire, car travailler sur un tournage implique mécaniquement une relation de subordination. Sanctionner les productions qui embauchent des auto-entrepreneurs en violation des conventions collectives a également été évoqué.
Améliorer l’information en intégrant des modules obligatoires de droit du travail dans les écoles (conventions collectives, intermittence, assurance-chômage) et centraliser les ressources (créer un portail unique avec tous les dispositifs existants) a été suggéré. Labelliser systématiquement les écoles, comme le fait le RECA pour l’animation, et exclure les formations “usines à heures” a également été proposé.
Renforcer la solidarité en créant des cartes professionnelles, comme avant 2007, pour valoriser l’expérience et limiter la concurrence déloyale, et mutualiser les ressources entre associations et syndicats a été discuté.
Plusieurs réformes structurelles ont été évoquées. Supprimer l’abattement de 65 % sur la TSV (Taxe sur les Services de Vidéo) pour YouTube afin que la plateforme contribue davantage au financement de la création a été proposé. Élargir l’assiette des dépenses éligibles au crédit d’impôt, comme le CNC l’a fait en 2025 pour les productions internationales, et conditionner les aides du CNC au respect du droit du travail ont également été suggérés.
Obliger les diffuseurs et plateformes à investir dans des budgets intermédiaires (4-7M€) pour soutenir les films “du milieu” a été mentionné. Encadrer l’IA en obligeant à mentionner son utilisation dans les génériques, créer un label “100 % humain” pour les productions sans IA, et taxer les productions 100 % IA pour financer la formation des techniciens ont été proposés.
Défendre le CNC et l’audiovisuel public en luttant contre les amendements de suppression du CNC, comme ceux déposés lors du projet de loi de finances 2025, et expliquer le modèle redistributif du CNC au grand public a été souligné. Soutenir France Télévisions face aux menaces de fusion ou de privatisation a également été évoqué.
Améliorer l’assurance-chômage en appliquant l’accord du 27 octobre 2023, négocié avec les syndicats patronaux, pour améliorer le calcul des droits des intermittents, augmenter les salaires pour absorber les périodes sans emploi, et renforcer les droits dans les conventions collectives a été discuté.
Plusieurs intervenants ont insisté sur la nécessité de se rassembler pour peser face aux pouvoirs publics et aux acteurs économiques. Organiser des États généraux du cinéma avant mai 2027 pour dégager une feuille de route commune a été proposé. Se syndiquer et s’associer a été encouragé, car, comme l’a rappelé Jean-Louis Chirol (Syndicat National des Techniciens), la dispersion affaiblit et seul le rassemblement peut sauver le secteur. Partager les bonnes pratiques, comme l’a fait l’AAFA (Acteurs et Actrices de France Associé.e.s) en créant un module de formation sur les droits des intermittents pour pallier le manque d’information dans les écoles, a été suggéré.
Cette table ronde était une première étape pour dresser un état des lieux global, comprendre les déséquilibres et faire émerger des pistes d’action. Comme l’a souligné Mickaël Cohen (ARA) en clôture, il ne s’agit pas de prétendre avoir résolu tous les problèmes en trois heures, mais d’avoir maintenant une base solide pour aller rencontrer les instances politiques et porter ces propositions, qui viennent du terrain.
Les organisateurs ont annoncé la création d’un groupe de travail permanent pour poursuivre les échanges et porter ces solutions auprès des décideurs.
Replay de la Table Ronde : https://www.arassocies.com/replay-etat-des-lieux/
Retrouvez les graphiques et les informations sur  :
- Site de l’ARA – État des lieux
- CNC – Chiffres clés
- Audiens – Dispositifs d’accompagnement
Compte rendu rédigé à partir de la transcription de la table ronde “L’État des lieux des productions et des tournages en France”, organisée par l’ARA le 16 juin 2026 au Forum des Images (Paris).


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