Table Ronde du Médiaclub
“Le nouveau financement international : equity, fonds privés, fonds hybrides et nouvelles pratiques Europe–US–UK–Afrique” : ce que nous en avons retenu.
Dans la suite de notre article sur les coproductions européennes en 2025 : premiers rapports, chiffres et dynamiques clés, nous avons suivi cette table ronde organisée par le Mediaclub avec grand intérêt pour connaître les tendances du marché, cette fois avec une vision plus internationale. Tous les secteurs liés au travail des acteur-trice-s sont en mouvement. On sait dejà l’impact de l’IA notamment sur le travail autour de la voix, on en pressent des tendances sur le travail autour de l’image, notamment avec le Word A.I Film Festival, qu’en est-il des financements du cinéma ? Cette table ronde a été particulièrement éclairante.
Quatre figures majeures de la production cinématographique internationale (retrouvez leur présentation ici) — Ruby Walden (Producers PIN, Royaume-Uni), Steven Markovitz (Big World Cinema, Afrique du Sud), Matthew Helderman (BondIt Media Capital, États-Unis) et Diane Cesbron (Cinécapital, France) — ont dressé un constat clair : le marché du cinéma est en pleine transition. Entre la raréfaction des subventions publiques, l’émergence de fonds privés, et la redistribution des pouvoirs entre les continents, les règles du jeu évoluent rapidement.
Pour les comédien·ne·s, comprendre ces dynamiques permet d’anticiper les types de projets qui émergent, et les défis auxquels le secteur est confronté. Voici donc ce que nous avons retenu de cette table ronde.
Le financement : entre déclin des aides publiques et montée des capitaux privés
Jusqu’à récemment, les subventions publiques et les fonds institutionnels constituaient le socle du financement cinématographique, notamment en Europe. Aujourd’hui, cette tendance s’inverse. Les gouvernements, endettés et confrontés à des priorités économiques changeantes, réduisent les aides directes et privilégient les incitations fiscales, comme les tax credits ou les rebates. Au Royaume-Uni, par exemple, les incitations ont été renforcées pour les budgets inférieurs à 15 millions d’euros, tandis qu’en Californie, un fonds de 3,5 milliards de dollars a été alloué sur cinq ans pour soutenir les tournages locaux. En Afrique, une dynamique inédite se dessine. Des fonds publics et privés émergent, à l’image du milliard de dollars promis par l’Afreximbank pour le cinéma africain, ou des initiatives nationales au Burkina Faso et au Zimbabwe.
Mais un défi majeur persiste : la distribution. Les marchés locaux, souvent fragiles, ne suffisent pas à rentabiliser les budgets. Les producteurs africains restent donc dépendants des co-productions internationales pour écouler leurs films.
Cette transition vers le privé s’accompagne d’une consolidation du secteur. Les grands groupes, comme Netflix, Warner, Paramount ou Skydance, rachètent ou s’allient avec des producteurs indépendants, réduisant la diversité des acteurs et compliquant l’accès aux accords de distribution. Pour les producteurs indépendants, cela signifie une chose : ils doivent désormais maîtriser le langage des investisseurs privés. Cela implique une compréhension fine des plans financiers, des mécanismes de remboursement (waterfalls), et des attentes en termes de retour sur investissement.
Ruby Walden, fondatrice de Producers PIN, souligne que cette transition n’est pas une crise, mais une opportunité pour ceux qui savent s’adapter. Les fonds privés se multiplient, mais ils exigent des projets structurés et des équipes capables de dialoguer avec des investisseurs habitués à d’autres secteurs.
Les producteurs face à de nouveaux défis : transparence, gestion des risques et diversification
La relation entre producteurs et investisseurs a profondément changé. La transparence n’est plus une option, mais une exigence absolue. Diane Cesbron, de Cinécapital, le souligne avec force : “Un investisseur doit comprendre exactement où se situe son argent dans l’ordre de remboursement. Sinon, il ne reviendra pas.” Ce constat est né d’expériences passées où des investisseurs, malgré le succès apparent d’un film, n’ont jamais récupéré leur mise — tout simplement parce qu’ils ignoraient leur position dans la chaîne de remboursement. “On a vu des investisseurs dire : ‘J’ai mis de l’argent dans un film qui a marché, mais je n’ai jamais rien récupéré. En réalité, j’étais trop loin dans l’ordre de remboursement, et personne ne me l’a expliqué’,” précise-t-elle.
La confiance se reconstruit par la clarté. Les producteurs doivent désormais détailler les risques, expliquer les mécanismes de recoupement, et garantir que les promesses faites aux investisseurs seront tenues. Sans cette rigueur, les désillusions se multiplient, et les capitaux privés se font plus rares.
Prenons un exemple concret : un film peut être un succès critique ou public, mais si sa structure financière est opaque ou déséquilibrée — par exemple, si les investisseurs en equity se retrouvent derrière des prêts à taux élevés ou des accords de distribution défavorables — ils ne reverront jamais la couleur de leur argent. À l’inverse, des projets risqués, comme The Brutalist (3,5 heures, budget serré), parviennent à convaincre des investisseurs lorsque leur modèle financier est transparent et maîtrisé : un tournage à Budapest a permis de bénéficier d’un rebate de 3 millions de dollars, réduisant le budget initial de 10 à 7 millions. La clé ? Une analyse financière rigoureuse, une communication claire sur les risques, et une stratégie de distribution adaptée — comme la collaboration avec A24, un distributeur prêt à investir dans des projets ambitieux.
La leçon est simple : dans un marché où la méfiance des investisseurs grandit, la transparence et la préparation financière ne sont plus des atouts, mais des conditions sine qua non.
Autre tendance forte : la diversification des portefeuilles. Financer un seul film sans accord de distribution est désormais considéré comme extrêmement risqué. Les producteurs privilégient les slates, des portefeuilles de plusieurs projets, pour répartir les risques. Ruby Walden développe d’ailleurs une plateforme, Producers PIN, destinée à automatiser l’analyse des incitations fiscales et à faciliter l’accès aux données financières, un outil précieux pour rassurer les investisseurs.
Les co-productions internationales jouent également un rôle clé. Steven Markovitz, de Big World Cinema, explique que ces partenariats permettent de mutualiser les risques et d’accéder à des fonds locaux, comme les incitations en Afrique du Sud ou en Europe de l’Est. Cependant, ces collaborations nécessitent une bonne connaissance des systèmes juridiques et fiscaux de chaque pays, ainsi qu’une confiance mutuelle entre les producteurs.
La distribution : un maillon faible dans un marché en crise
Si le financement évolue, la distribution reste le talon d’Achille du secteur. Les salles de cinéma peinent à retrouver leur niveau d’avant-Covid, notamment en Afrique du Sud et dans certains pays européens. Les plateformes de streaming, comme Netflix ou Amazon, dominent le paysage, mais leurs algorithmes favorisent les contenus “sûrs” — suites, préquelles, franchises — au détriment des projets originaux.
Pour les films indépendants, la solution réside souvent dans des stratégies hybrides : sorties en salles combinées à de la VOD, partenariats avec des festivals, ou collaborations avec des distributeurs spécialisés. En Afrique, Steven Markovitz note un changement de narratif : les producteurs européens viennent désormais pitcher des projets sur le continent, inversant la dynamique historique. Mais sans une meilleure infrastructure de distribution locale et internationale, ce potentiel risque de rester inexploité.
En Europe, malgré la crise des salles, des pays comme la France restent attractifs grâce à leur écosystème de production indépendant. Des films comme Anatomie d’une chute ou Le Théorème de Marguerite prouvent que des projets ambitieux peuvent encore percer, à condition de trouver le bon équilibre entre créativité et viabilité économique.
Quels territoires pour demain ?
Plusieurs régions se distinguent en 2026. Abu Dhabi et la Californie sont mises en avant par Ruby Walden pour leurs incitations fiscales attractives et leur infrastructure solide. L’Afrique, avec l’émergence de fonds dédiés et une nouvelle génération de talents, pourrait devenir un hub de production majeur, à condition de résoudre la question de la distribution.
En Europe, malgré les difficultés, des pays comme la France ou l’Allemagne continuent d’attirer les producteurs grâce à leur écosystème de production indépendant et leur capacité à générer des projets de qualité.
Vers un marché plus équilibré ?
Les intervenants du webinaire s’accordent sur un point : le modèle actuel n’est pas viable à long terme. Matthew Helderman, de BondIt Media Capital, rappelle que 50 % des budgets des films indépendants dépendent encore de subventions, un signe que “la valeur marchande des films est inférieure à leur coût de production”. Ruby Walden plaide pour plus de transparence et d’outils financiers pour aider les producteurs à monter des dossiers solides, tandis que Diane Cesbron insiste sur la nécessité de former les investisseurs aux spécificités du cinéma.
Pour les comédien·ne·s, ces évolutions signifient une chose : les projets aux budgets serrés et risqués peuvent encore trouver des financements. Les co-productions internationales vont se développer, et sûrement au-delà des opportunités de tournages eu Europe. Cependant la distribution reste pour l’instant le défi majeur. Enfin, les plateformes de streaming dominent, mais leur modèle favorise les contenus “sûrs”, ce qui représente un défi pour les projets originaux.
Nous vous partageons ci-dessous le replay de cette conférence


Leave a Reply
Want to join the discussion?Feel free to contribute!