Micro-dramas et stéréotypes de genre : quelles perspectives ?
Dans un article précédent, on vous parlait de l’essor fulgurant des micro-dramas et des différentes plateformes de diffusion qui se sont développées, ces séries ultra-courtes conçues pour une consommation nomade et instantanée qui connaissent un succès planétaire. En moins de deux ans, leur part dans le temps de streaming mondial est passée de moins de 1 % à près de 10 % – un marché déjà évalué en milliards de dollars et appelé à doubler dans les années à venir. Alors nous avons assisté à la table ronde lors du festival Seriesmania autour d’une question cruciale qui nous a particulièrement interpellée : ces formats, souvent produits à flux tendu et parfois assistés par l’intelligence artificielle, renforcent-ils les stéréotypes de genre ?
Animée par Ria Hebden (fondatrice de Wonder Women), des expertes du secteur – Rémi Teresziewicz (Beta Series), Nadine Marsh-Edwards (Greenacre Films), Elizabeth Le Hot (ADAMI) et Caroline Hollick (productrice indépendante) – ont livré un diagnostic nuancé. Si les micro-dramas posent aujourd’hui des questions éthiques, leur succès même pourrait les pousser à évoluer vers plus de diversité, notamment grâce à l’afflux de nouveaux talents et à un cadre réglementaire de plus en plus strict.
Des récits formatés pour le clic, mais un marché en pleine mutation
Avec des épisodes de 2 à 3 minutes en général, pouvant aller parfois jusqu’à 10 minutes, les micro-dramas misent souvent sur des titres accrocheurs (One Night with the CEO, She is His Servant, Love Triangle, Never Divorce a Secret Billionaire Heiress, Desire by the Billionaire Football Star), et des intrigues simplifiées pour capter l’attention. « Certains titres ressemblent à des films pornos douteux », lance Nadine Marsh-Edwards. « Quand on regarde le contenu, on comprend pourquoi : les femmes y sont souvent réduites à des rôles de séductrices, de victimes ou de servantes. »
Une étude menée par Beta Series présentée par Rémi Teresziewicz, révèle que les micro-dramas obtiennent un score moyen de 43,7 sur 100* en matière de diversité et d’inclusion, contre 55 pour les séries traditionnelles. « Le consentement, par exemple, est tout simplement absent de ces récits. C’est comme si le sujet n’existait pas », souligne-t-il. On parle ici du consentement explicitement expliqué, où il y a un dialogue et où on prend en compte la position de l’autre. Notons quand même que dans nos séries habituelles, la note est de 2,3. On ne peut pas dire que ce soit mirobolant !
Pourtant, ces chiffres ne sont pas une fatalité. « Je vois ça comme un format en devenir, un peu comme les films d’horreur des années 80, qui n’étaient pas très progressistes au départ. Mais les choses évoluent », explique Caroline Hollick. « Je pense que les gens vont – et commencent déjà à – créer des drames bien plus représentatifs. »
D’autant que c’est un marché en pleine expansion : les micro-dramas captent désormais 10 % du temps de streaming mondial, contre moins de 1 % en 2024. Il ne s’agit plus d’une tendance de niche.
L’IA : un outil à domestiquer pour plus de créativité
L’intelligence artificielle, de plus en plus utilisée pour générer des scripts ou optimiser les coûts de production, peut aussi renforcer les biais. Et Rémi Teresziewicz nous a donné un bel exemple qui illustre bien le problème : « Si vous demandez à une IA de dessiner un requin, elle vous montrera un prédateur dangereux. Si vous demandez un thon, ce sera une boîte de conserve. Ces représentations reflètent les données sur lesquelles l’IA a été entraînée.»
Cependant, et on peut déjà s’en réjouir, des contre-exemples existent, comme A Thousand Suns (à voir sur Youtube, effectivement graphiquement très abouti). « Il y a des séries incroyables comme A Thousand Suns, qui montrent comment l’IA peut être utilisée de manière créative pour donner aux micro-dramas une qualité bien supérieure à leur budget. Ça ouvre des portes pour les créateur.ice.s », souligne Caroline Hollick. « Ces formats pourraient devenir le nouveau vivier de la diversité, comme les soap operas l’ont été pour des scénaristes comme Russell T Davies ou Sally Wainwright ».
Il va donc y avoir un équilibre à trouver, et ce sera bien là que tout va se passer : « Les micro-dramas s’appuient fortement sur l’IA pour analyser les données des utilisateurs et construire des récits adaptés à leurs attentes », explique Hasret Ozcan, présidente d’Inter Medya. « L’enjeu est de ne pas sacrifier la profondeur des personnages pour le cliffhanger ».
Des exemples positifs, que Nadine Marsh-Edwards a mentionné The Heiress, The Baller & The Secret Society (Mansa), une série en 27 épisodes centrée sur une héroïne noire complexe, prouve que les micro-dramas peuvent casser les codes tout en séduisant un large public. « Ces formats sont une chance pour les nouveaux talents, notamment issus de la diversité, de se faire remarquer ».
Une opportunité pour les créateur.ice.s : « Tout le monde n’a pas le temps de s’asseoir et de regarder l’intégralité de Game of Thrones, mais les gens recherchent tout de même la fantasy et l’évasion », comme l’a expliqué dans une autre table ronde Bethany Thomson, directrice de création à Sea Star Productions. « Les micro-dramas peuvent devenir des points d’entrée pour de nouvelles audiences, en reprenant des codes littéraires comme la romantasy (mélange de romance et de fantasy) ».
Un avenir à écrire, entre créativité et responsabilité
Les micro-dramas ne sont pas condamnés à reproduire les stéréotypes. « Entre la pression des audiences, les régulations européennes, et l’afflux de nouveaux talents, tout est en place pour en faire un laboratoire de la diversité », résume Caroline Hollick.
« Les soap operas ont été un tremplin pour des scénaristes comme Russell T Davies (Queer as Folk, Doctor Who) ou Sally Wainwright (Happy Valley, Gentleman Jack), qui ont révolutionné la représentation des femmes et des minorités à la télévision », rappelle-t-elle. « Les micro-dramas pourraient jouer ce même rôle aujourd’hui, à condition de donner leur chance à des créateur.ice.s issu.e.s de la diversité et de les accompagner. Nous devons tous travailler ensemble – créateur.ice.s, plateformes, publics – pour faire de ce format une opportunité. »
Un marché en pleine maturation : « La condition reste de développer les garde-fous pour ne pas réduire ce format à un simple en-cas visuel. La recherche de nouvelles formes de monétisation ou de storytelling permettra peut-être d’ouvrir les portes d’un nouvel imaginaire capable de raconter le réel autrement », souligne Meta-Media.
Pour aller plus loin :
- Étude ADAMI 2024 : Les femmes dans les films et fictions
- The Heiress, The Baller & The Secret Society (Mansa) : découvrir la série
- A Thousand Suns (YouTube) : un exemple d’utilisation créative de l’IA
- L’irrésistible ascension des micro-dramas – Meta-Media
*Les scores cités par Rémi Teresziewicz (43,7/100 pour les micro-dramas vs 55/100 pour les séries traditionnelles) sont issus d’une analyse menée par Beta Series, le CNRS et la Sorbonne, basée sur 150 critères DEI, dont 20 spécifiques à la représentation des femmes. L’échantillon incluait 24 séries classiques et 10 micro-dramas populaires, analysés via des outils d’IA et une grille d’évaluation experte (00:04:51:23 – 00:09:00:17).

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